Deux frères, une ferme

Étienne et Raymond Brassine tiennent cette exploitation ensemble. Pas d'employés, pas de saisonniers. Deux frères et les bêtes. Quand l'un laboure, l'autre est à l'étable. Quand l'un répare, l'autre distribue le fourrage. Il n'y a pas d'heure de fin.

La ferme est à Grand-Hallet, un village de la Hesbaye, cette plaine agricole qui s'étend entre Liège et Namur. Les terres y sont lourdes et fertiles, bonnes pour les betteraves et les céréales. Autour du village, les champs d'Étienne et de Raymond. À l'étable, le troupeau de Raymond.

La société a été enregistrée en 2015, mais la ferme existait avant. Les parents des deux frères l'ont fondée. Deux de leurs quatre fils ont continué.

Le Blanc-Bleu Belge

Le Blanc-Bleu est une race de viande sélectionnée en Belgique depuis plus d'un siècle. Ce qui frappe d'abord, c'est la musculature : des épaules larges, un arrière-train très développé, une silhouette qu'on ne confond avec aucune autre. La robe va du blanc presque pur au noir en passant par toutes les nuances de gris et de tacheté. Ce troupeau est le cœur de l'élevage.

Les vaches mangent deux fois par jour le long de la table d'alimentation, un couloir bétonné sur lequel le fourrage est déposé chaque matin. Le mélange comprend de l'ensilage de maïs, du foin et des compléments selon la période. Après chaque distribution, il faut repousser le fourrage vers les bêtes plusieurs fois dans la journée, car elles le consomment en l'éloignant progressivement d'elles.

Pour manger, les vaches passent la tête dans le cornadis : une rangée de barres métalliques articulées fixées en hauteur le long de la table d'alimentation. La barre se referme derrière la nuque, juste assez pour que la vache mange sans bouger et sans se bousculer avec sa voisine. C'est aussi le moment où on peut s'approcher pour les soins, les examens, les injections, sans courir après les bêtes dans l'étable.

La litière, c'est la paille. Elle couvre tout le sol où les vaches passent la nuit. Elle doit être sèche, épaisse, refaite régulièrement. Une vache mouillée ou couchée sur du béton nu tombe malade. Raymond le sait, et la paille se voit dans ses étables.

Portrait de Marguerite, vache Blanc-Bleu, très proche de l'objectif. Son mufle sombre occupe le bas de l'image. Son oeil sombre et clair regarde droit vers nous. En arrière-plan flou, d'autres vaches et les barres métalliques de l'étable.

Elle donne la patte

On la lui demande, elle la lève. Posément, sans hésiter, comme si elle avait décidé depuis longtemps que c'était la réponse correcte. C'est rare dans un troupeau de Blanc-Bleu. Ce sont des bêtes puissantes, habituées à leur espace, pas particulièrement portées vers les gens. Marguerite est différente.

Elle vient vers vous plutôt que de reculer. Elle mange dans l'auge, vous regarde par-dessus son mufle, et continue à manger. Quand Raymond entre dans l'étable, elle sait que c'est lui. Pas parce qu'elle reconnaît un visage. Parce qu'elle a appris à qui faire confiance.

Elle a vêlé récemment. Son veau se porte bien.

Raymond, en polo rouge, se tient derrière Marguerite qui mange dans un seau posé au sol. Le veau blanc est à ses côtés. Raymond sourit. C'est un sourire sans effort.
Raymond et Marguerite. Le veau à ses côtés.
Marguerite penchée sur le seau, le veau derrière elle, Raymond visible en arrière-plan dans la lumière de l'étable.
À l'auge, avec son veau.

Les premières heures

Une Blanc-Bleu est une race très musclée. Le veau est grand dès la naissance, les épaules larges, et le vêlage demande presque toujours une intervention. On n'attend pas que ça se passe tout seul. On surveille les signes pendant des heures, parfois depuis la nuit précédente.

Quand le moment arrive, Raymond est là. Il aide si nécessaire, sèche le veau, s'assure qu'il est debout dans les premières heures, qu'il tète. Ces premières heures comptent plus que tout : le colostrum que la mère donne juste après la naissance transmet les anticorps. Un veau qui ne tète pas dans les heures qui suivent part avec un handicap qu'il ne rattrapera peut-être pas.

Le veau de Marguerite a passé ses premiers jours dans la paille, à ses côtés. Il est debout, il mange, il se porte bien.

Le veau couché dans la paille sèche, les oreilles noires dressées, la tête tournée vers l'objectif, la langue légèrement sortie.
Couché dans la paille, quelques heures après la naissance.
Le veau debout de profil sur la litière, les pattes encore fines et incertaines, la robe tachetée de gris sur fond blanc.
Debout depuis peu. Les pattes viendront.

Une année à Grand-Hallet

Hiver
Les vaches sont à l'étable depuis l'automne. On distribue le fourrage chaque matin, on refait la litière, on surveille les vaches gestantes dont certaines vont vêler. Les nuits sont longues et on revient vérifier en milieu de nuit quand une bête montre des signes. Dehors, Étienne prépare les terres quand la météo le permet.
Printemps
Les vêlages de printemps, parfois nombreux, parfois groupés en quelques semaines. C'est la période la plus chargée de l'année à l'étable. En parallèle, les semis commencent dès que le sol est assez chaud : betteraves, maïs, céréales de printemps. Les premières journées longues depuis l'hiver.
Été
Les foins d'abord : on fauche, on fane, on presse ou on enroulage, et c'est la météo qui décide du calendrier. Ensuite la moisson. Les céréales rentrent quand elles sont mûres, pas quand c'est pratique. Certaines semaines, on ne s'arrête pas.
Automne
Les labours. Étienne travaille parfois de nuit quand la fenêtre est courte, que la terre est bonne et que la pluie approche. Les betteraves sont arrachées. Les vaches rentrent à l'étable et n'en sortiront plus jusqu'au printemps suivant. Le cycle recommence.
Une vache Blanc-Bleu adulte, robe presque entièrement blanche, très musclée, se tourne vers l'objectif dans l'étable. Sa silhouette est reconnaissable entre toutes.

Étienne et Raymond

Étienne est né un 5 octobre. C'est lui qui laboure. Il connaît chaque parcelle, chaque sol, la façon dont la terre réagit selon la saison et les pluies des semaines précédentes. Il sait quand attendre et quand ne plus attendre. Parfois il laboure de nuit, quand la météo tourne et que la fenêtre est courte.

Raymond est né un 28 août. C'est lui qui se lève quand une vache va mal. Qui arrive à l'étable à deux heures du matin si les signes sont mauvais. Qui reste jusqu'à ce que ça aille mieux, ou jusqu'à ce que le veau soit debout. Sur toutes les photos où il apparaît, il sourit. Ce n'est pas une pose : c'est son visage quand il est là où il doit être, avec ses bêtes.

Quatre tracteurs. Deux frères. C'est toute l'exploitation.

Leur père a fondé cette ferme.

Ils sont quatre frères dans la famille Brassine. Deux ont choisi de continuer. Pas par défaut, pas faute d'autre chose à faire : parce que c'est ce qu'ils ont voulu.

Raymond a un fils. Il reprendra peut-être. Rien n'est décidé, rien n'est pressé.

La ferme est là. Elle a traversé plus d'une génération et elle attend de voir. En attendant, Étienne laboure, Raymond se lève la nuit, et les bêtes mangent leur fourrage chaque matin dans l'étable de Grand-Hallet.